CHAPITRE III

Peu après le lever du soleil, Jim trouva ce qui pouvait s’appeler une ferme, une cabane de tronc d’arbres, typique des pays montagneux où l’érosion appauvrissait les espaces défrichés et où l’élevage ne pouvait donner grand profit. Elle n’était pas grande et comportait un portail déjeté, des barrières faites de débris de rails, des dépendances, qui sentaient la pauvreté. Jim Hunt, de sa cachette, examina les lieux en détail.

Quelle exquise ironie qu’il ait eu à braver la police après avoir été condamné à la prison perpétuelle à cause de ses expériences sur l’amplification et la transmission de la pensée ! Il était tombé du ciel avec une chance sur mille de réussir son évasion et voilà que, la veille, il était arrivé en plein grignotement de pensées ! C’était pour cela même qu’il avait été condamné : la transmission des pensées.

Jim comprenait maintenant une partie des accusations portées contre lui. La police avait établi qu’après une mise en demeure officielle d’avoir à cesser ses expériences, il avait essayé de continuer ses travaux en secret. Les policiers jurèrent qu’ils avaient la preuve, par leurs détecteurs, que Jim avait poursuivi ses travaux et qu’il avait des associés, ou des complices, avec qui il était en liaison.

Jim savait que le témoignage, en ce qui concernait les détecteurs, était faux, car son travail avait lieu dans un abri blindé de plaques d’acier et de plomb de quatre pouces d’épaisseur. Rien de ce que produisait son appareil ne pouvait traverser ce mur. Aucun détecteur n’aurait pu relever, à travers cette barrière, les champs qu’il émettait. Quand les policiers assurèrent qu’il avait continué son travail en secret, c’était certainement exact ; mais quand ils déclaraient que leurs détecteurs relevaient les champs émis par son appareil, et qu’il avait des complices que l’on recherchait, ce n’était pas vrai. Jim avait pensé qu’ils mentaient.

Il comprenait maintenant. Les champs de pensée ne comportent pas de direction. Jim ignorait encore comment ils pouvaient s’étendre pour se concentrer à une certaine distance tout en remplissant l’intervalle, sans donner cependant aucune indication sur leur lieu d’origine. On ne pouvait localiser un transmetteur par aucun système détecteur de direction. Jim le savait. Et il savait pertinemment que le développement de la transmission de pensée était dangereux. Mais il avait senti que le non développement de cette science était encore plus dangereux.

Ces petites pensées qui grignotaient et s’insinuaient étaient la preuve qu’il avait eu raison. Quelqu’un usait de la transmission de pensée. Quelqu’un l’utilisait aux fins que redoutait le plus le Service de Sécurité : l’implantation de croyances et d’opinions chez des gens qui ne se doutaient de rien. Devant ce fait, Jim Hunt, qui avait été condamné pour avoir étudié ces problèmes scientifiques particulièrement délicats, et qui savait que toute recherche utile ne pouvait avoir lieu dans la clandestinité, était étreint à la fois par une rage meurtrière et une terrible angoisse. Tout ce en quoi il croyait était menacé. Ces petites pensées furtives, au bord du sommeil, n’étaient pas de celles que quelqu’un, non averti, pourrait tenir pour étrangères, imposées, et séparer des siennes. Elles lui paraîtraient être ses propres idées. Avec de l’habileté, on pourrait suggérer n’importe quoi, faire croire à ceci, ou à cela, faire voir une question sous un certain angle, en dépit des apparences. Toute la volonté et toute l’intelligence de l’individu conditionné s’appliqueraient alors à la défense ou à la réalisation de ces idées… qu’il croirait les siennes…

C’était dangereux. Ce pouvait être fatal. Les Nazis eux-mêmes, il y avait de cela trente ans, n’avaient pas eu à leur disposition un système aussi infaillible pour implanter des idées fausses. C’était ce danger qui avait amené le Service de Sécurité à interdire toute expérience sur l’amplification et la transmission des pensées.

La loi était ainsi conçue : « Décret modifiant l’édit pour le Règlement et l’Autorisation de l’Étude et de la Recherche dans diverses sciences… Chapitre IV, Paragraphe 3. L’amplification des facteurs physiques entrant en jeu dans la pensée, l’attention, la perception, l’aperception, la raison, la connaissance, la mémoire, ou tout autre phénomène inclus dans la conscience humaine ou animale, est interdite en dehors des zones expérimentales officielles du Service de Sécurité, et sans le contrôle préalable de ce Service.

« La violation de cet édit sera considérée comme un attentat du premier degré contre la sécurité publique et sera punie de mort, ou d’une peine moins lourde, suivant la décision de la Cour. »

Le Contrôle exigeait qu’on lui soumît un exposé détaillé de tout projet d’expérience. S’il accordait son approbation, l’expérience devait être conduite par les savants du Service. Les résultats en étaient ensuite communiqués au demandeur : a) si les savants officiels du Service de Sécurité pensaient qu’il fût désirable et sans danger de le faire ; b) s’ils en trouvaient le temps ; c) s’ils avaient envie de communiquer les renseignements qu’ils avaient acquis.

En réalité, l’obligation de soumettre ses recherches à la surpervision préalable, c’était simplement supprimer toute recherche.

Jim Hunt avait été condamné pour avoir violé la loi. Et il était trop tard pour parer au danger. Le Service de Sécurité, armé de détecteurs qui pouvaient déceler l’existence des champs de pensée et leur intensité, ne pouvait consentir à des expériences destinées à développer la transmission de pensée, pratique réputée dangereuse.

Cependant, la transmission était actuellement utilisée. Et la Sécurité, par son intervention intempestive, avait empêché la découverte des moyens qui auraient permis de la contrôler.

Jim Hunt était le seul au monde à connaître cette erreur de tactique commise par le Service de Sécurité qui prétendait protéger les hommes contre leur propre ingéniosité. Et cette erreur était suffisante pour ruiner toute civilisation ! L’ironie voulait que le seul indice de la menace qui pesait à présent sur l’humanité ne fût rien de plus, jusqu’ici, que l’intrusion de minuscules pensées dans le cerveau d’un homme qui allait s’endormir, et que cet homme était un criminel pour avoir appris à déceler cette intrusion.

Étendu à la lisière d’une petite clairière, Jim guettait une cabane de troncs d’arbres et les gestes languissants de la famille qui vivait là. Au bout de trois heures, il avait appris que deux adultes et sept enfants habitaient dans la ferme. Il y avait une jeune fille et deux garçons dégingandés de moins de vingt ans. Le reste s’étageait jusqu’à un bébé que Jim n’avait pas vu, mais qu’il avait entendu pleurer.

Tous semblaient indolents à un point qui ne paraissait pas naturel. Ils étaient apathiques, comme dans un état de faiblesse.

Les enfants en âge de jouer étaient assis sur la terre nue, à l’extérieur de la cabane. Ils tripotaient des jouets grossiers ou causaient. Ils ne couraient pas. Un des adolescents était assis sur le seuil, les yeux dans le vide. C’était tout.

Vers midi, le chef de famille se rendit à pas lents dans un champ voisin qu’il se mit à bêcher sans énergie. Il s’arrêtait souvent pour se reposer.

Jim Hunt buvait tous les gestes et tous les faits qu’il pouvait enregistrer. Ces gens paraissaient malades. Ils avaient l’allure de gens minés par un ver solitaire d’une manière chronique. La ferme, pourtant, bien que pauvre et assez mal tenue, paraissait avoir été anciennement un endroit prospère. Il était cependant difficile de croire que cette famille anémiée et sans énergie pût gagner sa vie sur ce flanc rocheux de colline.

À midi, Jim en était arrivé à la certitude qu’aucun danger ne le menaçait de la part de cette famille, quelle qu’eût été la décision prise envers lui sur le Cinquoin et quel que fût l’individu ou l’objet responsable des petites pensées sournoises qu’il avait décelées. L’idée de pourchasser un évadé du vaisseau de sécurité était sûrement loin de ces gens qui, du reste, n’en avaient pas l’énergie. Et si les pensées qu’il avait perçues ne lui étaient pas destinées mais étaient arrivées simplement parce qu’il se trouvait dans le voisinage de cette famille, celle-ci ignorait totalement son existence. Ces pensées ne venaient sûrement pas des habitants de la cabane ; et, dans tous les cas, il n’avait guère à craindre que ses réactions, à ce moment-là, aient été notées. La transmission de la pensée est assez difficile. Recevoir avec clarté, d’une conscience individuelle choisie, sans amplificateur, en présence d’autres consciences, était sûrement impossible. L’émetteur de ces idées de bonheur apaisantes ignorait très probablement son existence. Cependant…

Jim recula dans le bois en rampant et, de la main, se brossa avec soin. À travers les buissons et les arbres, il gagna un chemin qui conduisait à la ferme. Il s’avança d’un pas assuré. Arrivé à la clairière, il regarda autour de lui comme s’il la voyait pour la première fois. Il se dirigea vers la maison.

Les enfants assis dans la poussière se retournèrent et le regardèrent, les yeux écarquillés. L’adolescent qui était sur le seuil leva les yeux et les fixa sur lui sans un mot. Le père de famille, dans le champ proche, s’arrêta de travailler et s’appuya sur sa houe.

— B’jour, fit Hunt. J’fais l’trimard. Vous auriez un bout d’pain pour un type qui travaillera pour l’payer ?

L’adolescent répondit, nonchalant :

— Faut que j’d’mande à P’pa. Il est là, dans l’champ. Mais y a du travail, sûr.

Jim se retourna pour regarder l’homme qui, lentement, comme avec un effort infini, se redressa et se dirigea vers la maison.

— Il arrive, dit Jim. J’attendrai.

Il s’assit près de la porte et regarda les enfants qui fixaient sur lui des yeux sans expression. Il commençait à se sentir mal à l’aise. Il scruta l’un des garçons dégingandés et se sentit encore moins dans son assiette.

Un bruit de pas se fit entendre et la fille sortit sous le porche. Jim la regarda et fut encore plus inquiet. Il éprouvait à la nuque une étrange sensation de froid. Ces gens, enfants et autres, avaient une étrange expression dans laquelle entraient, à parts égales, une paix surnaturelle et un épuisement définitif. Le résultat vous glaçait le sang dans les veines.

Ils n’étaient pas inquiétants par eux-mêmes, mais Jim songeait aux pensées lénifiantes et insinuantes de la nuit. S’il n’y avait eu cette expérience, il aurait trouvé que cette famille était d’une pâleur inaccoutumée et avait un aspect maladif. Même à ce moment, il n’avait aucune raison réelle pour rapprocher leur état des terribles conjectures que les pensées grignotantes avaient fait naître en lui. Sa raison, en vérité, insistait pour lui faire croire qu’il n’y avait aucun lien entre les deux ordres de faits. Mais le sentiment d’un rapport ne le quittait pas.

La jeune fille le regarda. Moins pâle et moins maigre, elle aurait été jolie. Elle dit, indifférente :

— Comment ça va, étranger ? Dieu, vous, avez l’air fort !

Elle se tut, le regard toujours absent. Puis, après un instant, elle reprit :

— Nous n’voyons pas beaucoup d’étrangers. D’où vous v’nez ?

— D’marcher, dit Jim Hunt. Seulement d’marcher. Ça donne faim, d’marcher. Voudrais essayer d’gagner un repas.

L’homme du champ vint lentement jusqu’à la maison. Il avait le visage couturé et tanné, les traits rocailleux des montagnards. Lui aussi montrait cette étrange expression de calme par-dessus l’épuisement. Mais il y avait sur son visage un étonnement bizarre. Jim Hunt se leva.

— B’jour ! fit-il. J’m’suis arrêté pour voir si n’y aurait pas quéqu’travail pour un bout d’pain.

Le fermier le regarda avec des yeux ternes, ouvrit la bouche pour parler, mais se détourna et leva les yeux au ciel. Au même instant, Jim Hunt entendit. C’était le grondement sourd, spécial, d’un jet-rotor. Il y avait un hélicoptère pas loin. Ce devait être la police du Service de Sécurité qui cherchait le corps de Jim ou un indice de sa fuite.

L’hélicoptère apparut entre les cimes des arbres et montra, peint sur son flanc, l’emblème de la Sécurité. D’un mouvement rapide qui évoquait le vol d’un dragon, il arriva au-dessus de la ferme où il s’arrêta. Jim Hunt regardait lui aussi, en plaçant sa main de façon, non seulement à abriter ses yeux, mais aussi à cacher son visage. Cependant il n’éprouvait qu’un calme énorme, désespéré. Il était pris. Pire, ils ne croiraient jamais…

— Ici, police ! hurla une voix qu’amplifiait un haut-parleur. Un homme a sauté d’un vaisseau la nuit dernière. Avez-vous entendu parler d’un étranger dans les environs, ou en avez-vous vu un ?

Jim Hunt attendit qu’on le dénonçât. Mais il remarqua chez ceux qui l’entouraient une tension nouvelle et étrange. Des pensées vinrent lui marteler le front. Des pensées de colère, de rage, d’inquiétude.

« Non… Non… Pas d’étrangers… Personne… Non… Non… »

Le fermier mit ses mains en coupe et cria :

— Je n’ai pas vu d’étrangers. Je n’ai vu que mes gens depuis une semaine.

La voix amplifiée qui venait de l’hélicoptère dit :

— Il n’avait pas de parachute. Si vous trouvez son cadavre, il y a une récompense à la clé ! »

L’hélicoptère reprit sa course par-dessus les arbres, disparut. Il y eut un silence. Le fermier baissa les yeux et regarda Jim Hunt avec étonnement.

— Pourquoi qu’j’ai dit ça ? demanda-t-il, la voix faible mais irritée. Pourquoi qu’j’ai dit qu’il n’y avait pas d’étrangers alors que celui-là est tout juste ici ?…

— On vous l’a ordonné, p’pa, répondit vivement la jeune fille. J’avais peur que vous n’entendiez pas. On vous l’a dit !

Le fermier hocha la tête. Les rides de son front s’étaient creusées.

— Peut-être… peut-être, fit-il, découragé. Parfois j’deviens fou, je crois. Des choses me viennent, j’les fais et après j’sais pas pourquoi. Et alors j’fais…

Jim Hunt avala sa salive.

— J’sais pourquoi, dit-il. C’est comme qui dirait une voix qui parle dans votre esprit. Elle dit toujours : « Doux… c’est doux… cela est doux… ». Pas vrai ?

Le fermier le regarda fixement.

— Comment qu’vous l’savez, étranger ?

Jim eut un sourire amer. Il venait d’échapper de peu au Service de Sécurité et il était d’une pâleur mortelle, il le savait.

Mais il soupçonnait que, dans ce lieu où il essayait d’être libre, il y avait pour lui au moins autant de danger que dans la méfiance de la Sécurité.

— Y a des gens, répondit-il, qui tiennent cette voix comme allant d’soi, d’autres non. C’est tout.

Puis il ajouta, délibérément :

— Et si j’travaillais avec vous assez d’temps pour gagner un peu d’nourriture à emporter… (Là il s’efforça de garder à sa voix exactement le même ton)… avec une marmite pour la faire cuire ?

Le fermier le regarda de nouveau. Il avait été réveillé et énormément stimulé. Le stimulant maintenant s’épuisait. Il dit, d’une voix faible :

— D’accord… Prenez un morceau, puis v’nez au champ. Apportez un’ houe… Mais je n’comprends pas.

Il retourna d’un pas débile à l’endroit où il travaillait. La jeune fille se mit à parler avec douceur. Jim fit volte-face avec sursaut. Elle n’était plus nonchalante. Ses yeux étaient grands et son regard ardent. Elle eut un sourire chaleureux.

— Entrez dans la maison, étranger, dit-elle doucement.

Nous vous donnerons à manger et vous aiderez p’pa plus tard.

Elle ajouta d’une voix amusée, confidentielle :

— P’pa est bizarre. Le p’tit ami n’t’aime pas beaucoup. Mais il vous aimera…

Puis, d’une voix ardente :

— P’t’être voudra-t-il qu’vous restiez ici. Pour de bon. Ce s’rait délicieux…

Jim Hunt, qui entrait, éprouva un frisson froid dans le dos. Il n’avait pas de certitude, bien entendu. Il était en ce moment la proie d’un tourbillon d’émotions et l’émotion, particulièrement la rage, tendait à faire obstacle aux phénomènes comme la transmission de pensée. C’était ce moyen qu’il avait utilisé pour se défendre la nuit précédente. Mais il lui semblait cependant que des idées tentaient lentement, et sans heurt, de se glisser dans son esprit. Quelque chose paraissait essayer de l’inciter à penser : « Doux… C’est doux… Il serait terrible de s’en aller d’ici… C’est doux… Il serait bon de rester ici… »

Une vague de fureur monta en lui. Quelqu’un cherchait à le dominer avec le processus même qu’il avait voulu comprendre, ce pour quoi la Sécurité l’avait condamné à la prison perpétuelle : la transmission de pensée. Mais la fureur était une excellente défense.